Les défaillances méthodologiques dans la mesure de la mortalité due aux conflits armés au Congo

Le nombre de morts est un important indicateur d’appréciation de l’ampleur d’un conflit armé en terme de perte. De ce fait, il constitue la première information tant recherchée par tous. Nombreux sont des corps qui ne sont jamais retrouvés. Au sein même des forces armées impliquées, la comptabilité se fait difficilement pour ceux décédés. De grands massacres de civils restent la plupart du temps très peu sinon pas du tout documentés, car leurs auteurs faisant délibérément « disparaître » les corps.

 

Quand survient une crise, les acteurs impliqués et les médias s’accaparent les premiers, du nombre de morts et de dégâts matériels ; les uns profitant de la situation pour améliorer leurs cotes aux yeux des nationaux et de la communauté internationale ; les autres voulant être les premiers à apporter l’information. Mais dans tous les cas, les populations en demeurent victimes et la mortalité y relative se retrouvant soit sous estimée, soit surestimée ou tout simplement mal mesurée.

 

Estimer les morts en période de conflits est un exercice très délicat en raison de l’environnement hostile qu’offre un contexte de crise. Dans la pratique, cet exercice revient le plus souvent aux agences humanitaires. Et même, lorsque celles-ci sont présentes, il leurs est très difficile de réussir le décompte parfait de victimes sur tous les champs de bataille. Aussi, leur objectif majeur reste l’assistance aux survivants, avec une cellule débarrassant des cadavres pour épargner les populations des épidémies. De plus, les informations recueillies ne permettent pas d’étudier la mortalité directement ou indirectement liée aux violences armées.

Au Soudan[1], les agences humanitaires ont profité des périodes de paix pour mener une série de 24 enquêtes sur la mortalité due aux guerres, ce qui permis d’avancé le chiffre de 134 000 morts liées à la guerre entre septembre 2003 et janvier 2005. Au Congo-Brazzaville par contre, les statistiques sur les morts des guerres sont celles directement liées aux combats. Cependant, comment ces statistiques ont été obtenues, est l’épineuse question que nous comptons développer dans ce papier.


I- ESTIMATION DE LA MORTALITE DES CONFLITS ARMES

Si le nombre de guerres, conflits, génocides et autres massacres de civils est relativement bien documenté, le nombre de morts qui en résulte est difficile à calculer. Sur le champ de bataille et de théâtre de massacres, la comptabilité est rare.     Dans cette première partie, nous présentant une brève revue de la littérature sur la méthodologie d’estimation de la mortalité par cause de conflits.

a)      LE MODELE UPPSALA[2]

L’Université de Uppsala, c’est engager de puis un certain nombre d’années à présenter des estimations sur la mortalité due aux conflits armés dans le monde. Jusqu’à il y a peu[3], il n’existait pas de tels chiffres mondiaux pour les conflits non étatiques et la violence unilatérale. Néanmoins, l’Université d’Uppsala a récemment terminé une nouvelle série de chiffres mondiaux pour le Rapport sur la sécurité humaine qui recense les « décès déclarés » des trois grandes formes de violence organisée. Cet ensemble de données ne donne pas une véritable indication du nombre total de morts ; il s’agit plutôt d’un méticuleux recensement des décès qui répondent à une série de critères stricts, publiés et cohérents. Dans l’essence, il s’agit de chiffres minimaux.

Uppsala suit trois grandes règles pour dénombrer les victimes. Tout d’abord, un décès doit être documenté par une source raisonnablement digne de foi. Ensuite, les éléments de preuve doivent être suffisants pour attribuer un décès à un conflit spécifique, ou à une campagne spécifique de massacre politique. Enfin, le conflit ou la campagne doit avoir provoqué 25 morts ou plus sur une année civile. Ces critères stricts signifient que le recensement annuel des « décès déclarés » d’Uppsala est presque toujours inférieur – et parfois de loin – au bilan réel.

En 2005, l’Université d’Uppsala a présenté les statistiques sur les décès des violences armées- étatiques et non étatiques, selon les régions dans le monde.

Graphique 1 : Décès dus aux violences étatiques dans chaque région (12000 décès)

Source : : www.miniatlasofhumanitary

 

La région la plus meurtrière dans les conflits étatiques est l’Asie Centrale et Méridionale avec 35% des décès. Elle est suivie par le Moyen Orient et l’Afrique du Nord (27%). L’Afrique subsaharienne occupe la troisième position avec 15% de morts. La région la moins touchée par ce type de conflits reste l’Europe avec 6% de décès.

 

Graphique 2 : Décès dus aux violences non étatiques dans chaque région (2000 décès)

Source : www.miniatlasofhumanitary

 

Dans les conflits non étatiques enregistrés par Uppsala, l’Afrique subsaharienne occupe la première place. En effet, 44% des morts des violences politiques internes dans le monde ont été enregistré en Afrique Subsaharienne. Ces statistiques témoignent, bien au delà de l’effet nombre (2000 morts), l’intensité des exactions commises dans cette région du globe. Compte tenu des critères d’enregistrement des morts par Uppsala, on peut penser que le résultat réel soit plus alarmant que celui présenté.

En somme, l’Université d’Uppsala a permis de bâtir un système de décompte des morts des conflits armés reposant sur des bases fiables. Aussi, année après année, conflit après conflit, les données sont à présent collectées en utilisant les mêmes critères standards – des données qui peuvent être utilisées en toute confiance afin d’étudier trois grands éléments : les tendances au fil des ans, le caractère meurtrier relatif aux grandes formes de violence politique organisée, et la répartition géographique.

La critique fondamentale que l’on peut formuler de la méthodologie d’Uppsala est bien évidement la barrière de critères imposés pour l’enregistrement de morts. Le fait de ne juger acceptables que des décès documentés par des sources raisonnablement dignes de foi est une contribution majeure à la sous-estimation de la mortalité, particulièrement en Afrique subsaharienne où ces structures n’existent qu’en milieu urbain ; encore faudrait-il que ces structures soient assez solides pour ne pas s’effondrer avec les troubles sociopolitiques.

 

b)      L’EXEMPLE DU DARFUR

Le modèle de dénombrement des morts de conflits dans les trois Etats du Darfur est basé sur une série d’enquêtes rétrospectives organisées par les Agences d’Aide Humanitaire intervenant au Sud Soudan.

Reconnaissant l’importance d’estimer la mortalité, les Agences d’Aide Humanitaire intervenant au Sud Soudan ont organisé en l’espace de 9 mois, (d’avril 2004 à janvier 2005), une série de 24 enquêtes rétrospectives auprès des populations qui bénéficiaient de leurs services, dans le but d’améliorer leurs conditions de vie. Il s’agissait de recueillir auprès de ces populations, les informations sur la survie des membres de leurs familles. L’on demandait ensuite à ces enquêtés si les membres décédés l’étaient dans la période couvrant septembre 2003 à Janvier 2005. L’on vérifiait enfin si oui ou non leur mort était liée aux conflits armés qui sévissaient pendant la période indiquée.

Servant des données de ces opérations de collecte, Debarati et Degomme (2006) ont estimé à environ 134 000, le total de morts au Darfur et à l’Est du Tchad en l’espace de 17 mois (de septembre 2003 à janvier 2005). Ces multiples enquêtes, loin de réclamer l’exactitude du nombre de morts dans les conflits du Darfur, ont permis de donner des indications quant à l’ampleur différentielle des crimes commis dans différentes localités des trois grandes régions du Sud Soudan.

 

c)      CAS DE LA REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

La République Démocratique du Congo lutte pour sortir d'un conflit qui date depuis plus de dix ans aujourd’hui et qui ne cesse de déstabiliser l'Afrique centrale et causer d'immenses douleurs à la population civile de ce pays. En raison de l’importance de cette guerre en perte en vie humaine, l'International Rescue Committee (IRC) a décidé de mener une enquête de grande envergure sur la mortalité due aux conflits dans ce pays, conflits qui ont commencé en 1998[4]. Les objectifs spécifiques de l’enquête étaient de déterminer le taux brut de mortalité (TBM) et le Taux de Mortalité des Moins de Cinq ans (TMMC) ; d’Identifier les tendances de la mortalité par la comparaison avec des données historiques récentes ; de Déterminer s'il y avait des différences régionales dans les taux de mortalité, et d'estimer tout le nombre de décès dus aux conflits armés de la période référée.

L’IRC a réalisé, pour l’estimation de la mortalité en RD Congo, un sondage stratifié à trois degré. Le pays fut divisé en deux strates suivant la ligne 2001 de la commande militaire : une strate « Est », partie du territoire autrefois tenue par des groupes rebelles ; et une strate « Ouest », partie du territoire tenue par des forces gouvernementales. Chacune des strates était examinée en utilisant une technique d'échantillonnage à trois degrés. Le premier degré étant consacré à la sélection des zones de santé (localité ou ville) ; le deuxième à la sélection des zones de dénombrement (plus petites unité géographique) ; et le troisième, à la sélection des ménages (unité d’observation).

Au premier degré, 21 zones de santé avaient été tiré pour l’ensemble des deux strates, respectivement, 10 à l’Ouest et 11 à l’Est, avec une probabilité proportionnelle à la taille en population des zones de santé. Et d’après le recensement électoral, la population totale du pays s’élèverait à 63,7 millions en 2004[5]. 49 autres zones de santé avaient été exclues soit par inaccessibilité, soit par insécurité. Au second degré, 30 plus petites unités géographiques (Zones de Dénombrement) avaient été tirées dans chaque zone de santé retenue au premier degré. Le tirage s’est fait à probabilité proportionnelle à la taille en population dans ces ZD. Au troisième degré, 20 ménages dans chacune des ZD de l’Ouest et 30 ménages dans celles l'Est avaient été tirés par sondage systématique à probabilité égale.

L’enquête à pu couvrir 19 500 ménages dans toute la RDC en dehors des zones inaccessibles. Ainsi, l’étude à révélé que, plus que 31.000 personnes mouraient tous les mois en raison de conflit. Et que ce niveau de mortalité est 3 fois plus élevé que la moyenne en Afrique subsaharienne. Enfin, il s’est produit environ 500 000 morts de suite de conflits armés, entre Janvier 2003 et Avril 2004 ; Une majorité des décès parmi les civils, principalement due aux maladies facilement évitables et traitables telles que la fièvre et la malaria, diarrhée, infections respiratoires, et malnutrition.

Les résultats de l’exemple de la RDC tendent à démontrer la force d’une enquête par sondage dans l’estimation de ce type de mortalité. Ainsi, on arrive à identifier les tendances de la mortalité en mesurant les taux de mortalité et également à porter des comparaisons avec des d’autres pays. Plus important encore, l’on arrive à approcher le nombre de morts directement ou indirectement liés aux conflits dans l’intervalle de temps cerné.

En somme, de l’Université de Uppsala à la RD Congo, en passant par le Darfur, des efforts considérables sont menés pour apprécier la vitesse de la mortalité par cause de violences armées. La méthodologie utilisée par Uppsala présente de grandes limites en raison de barrières imposées à l’enregistrement des décès. Les enquêtes parcellaires des Agences Humanitaires du Darfur présente quant à elles, les inconvénients principalement dus à la taille et à la représentativité de l’échantillon même si les variables utilisées permettent parfaitement d’apprécier cette mortalité spécifique. Comparativement aux deux premières méthodes, l’exemple de la RD Congo serait l’idéal en raison non seulement de la scientificité de la méthode, mais également de la couverture géographique du pays et de la taille très grande de l’échantillon.

 

II QUELS METHODOLOGIE POUR LE CONGO-BRAZZAVILLE ?

Le Congo entre dans une phase de récession économique qui s’est graduellement transformée en crise économique et sociale sans précédent, dès le début des années 90. De 1993 à 1999, soit en espace de six ans, le pays fut affecté par trois guerres civiles, celles de 1993/1994, celle de 1997 et celle de 1998-1999. Ces conflits armés ont fait plusieurs morts parmi les civils et occasionnés des mouvements massifs de populations, aussi bien en direction des régions, villes et autres localités du pays qu’à l’extérieur.

comment a-t-on estimé la mortalité des conflits successifs en République du Congo ?

A ce jour, aucune étude scientifique d’estimation des morts des trois guerres successives n’a été menée. Les seules données sur ces désastres sont celles des Agences Humanitaires pour les événements de 1997 essentiellement celles des "morts au combat" c’est à dire des corps sans vie des hommes en uniforme. Or, pendant ces conflits, les Agences comme la Croix Rouge Internationale avaient plus le rôle de secours que celui de comptage des morts, tache que celles-ci accomplissent généralement pour éviter des épidémies et autres maladies associées. Loin de nier les efforts des Humanitaires, s’en tenir à de telles sources, risque fortement de sous estimer l’ampleur de ces événement et donc de minimiser le niveau de souffrance de ceux qui, après avoir perdu, suite à la guerre, le pilier de leur famille, auraient pu bénéficier de l’assistance morale, matérielle, pourquoi pas financière, de la part de divers partenaires au développement.

Par manque de données fiables, c’est-à-dire, scientifiquement prouvées, nous n’osons pas prendre le risque d’avancer quelques chiffres que ce soient sur les morts des guerres ayant secoué le Congo de 1993 à 1999.

 

CONCLUSION

Le premier résultat de conflits armés a toujours été la destruction des structures, infrastructures et systèmes existant. Il en va de soit pour les vies humaines. La guerre ne cause pas que des dégâts matériels ! Ou encore, les hommes en uniforme ne font pas les seuls morts d’un conflit ! Aussi, de plus en plus, les hommes armés se servent des civils comme support de négociation quand ils sont en position de faiblesse. Dans cette totale déstabilisation, maladies et malnutrition sont les principales causes de décès[6] résultant du manque d’accès aux services de santé, au manque de nourriture ou d’eau potable. Les violences directes sur les civils occasionnant de morts (massacres, fusillades, extermination…), contribuent en réalité à une faible part du total de morts. Mais prouvent cependant l’évidence des exactions des groupes armés sur les civils.

Le vrai chiffre des morts d’une guerre ne peut-être que communiqué par des "témoins" (familles des victimes). Cela suppose que seul, un dénombrement exhaustif des morts suite à un conflit armé, garantirait le chiffre exact si l’opération respecte les mesures de l’art (sans omissions ni double compte) sur toute l’étendu du périmètre couvert par les événements. Malheureusement très peu de pays, à l’instar du Congo-Brazzaville, prennent des initiatives pour l’estimation de la mortalité qui résulterait de suites de conflits armés. Serait ce, une volonté délibérer pour cacher l’ampleur des événements ?

L’étude réalisée en RD Congo est la première du genre jamais réalisée dans les pays en situation de post-conflits. Le succès dans son exécution peu faire que celle-ci soit une référence pour les autres pays en situation de post-conflit. Cependant, ne perdant pas de vue le fait que, par la méthodologie d’échantillonnage, le nombre de morts trouvé comporterait également de forte risque d’être sous-estimé ou surestimé compte tenu de l’extrapolation.

C’est pourquoi, la bonne estimation proviendrait tout simplement d’un recensement exhaustif de la population. Raison de plus pour émettre la suggestion de voir instaurer dans des recensements généraux de population, un module spécial «  Mortalité due aux violences sociopolitiques » dans tous les pays victimes de conflits armés. Un peu comme tous les autres modules de la mortalité, ce dernier fournirait des chiffres "exacts" sur cette réalité.

 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Debarati Guha-Sapir et Olivier Degomme (2006), Counting the Deaths in Darfur: Estimating mortality from multiple survey data, HiCN Working Paper 15,

http:// hicn.org

Guerre au Congo-Brazzaville, www.wikipedia.com

Human Security Report Project, www.miniatlasofhumanitary

Matthew White, Twentieth Century Atlas: Death Tolls. http://users.erols.com/mwhite28/warstats.htm

PNUD Congo (2002), Rapport sur le  développement humain, Brazzaville, Congo

Roberts, L., et al. (2004), Mortality in the Democratic Republic of Congo: Results from a

Nationwide Survey, International Rescue Committee: Bukavu & New York

Uppsala Conflict Database, Department of Peace and Conflict Research, Uppsala University. http://www.pcr.uu.se/database/index.php


[1] Debarati Guha-Sapir et Olivier Degomme, 2006

[2] www.miniatlasofhumanitary

[3] www.miniatlasofhumanitary

[4] Roberts, L., et al.(2004).

[5] Recensement gouvernemental RD Congo 2004.

[6] Debarati G. S et Degomme O., 2006.

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